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Yonne

Musique et musiciens d’Église dans le département de l'YONNE autour de 1790

Liste des musiciens de l'Yonne

Url pérenne : http://philidor.cmbv.fr/musefrem/yonne

Les débats auxquels ont donné lieu en 2014 les projets de redécoupage régional n’ont rien à envier à ceux qui avaient enflammé les élites des territoires qui, bon gré, mal gré, formèrent en 1790 le département de l’Yonne. Durant les semaines brûlantes de l’hiver 1789-1790, alliances et pressions, stratégies et trahisons, manœuvres, chausse-trapes et retournements de situation se sont succédés, sans oublier, en arrière-fond, l’influence puissante de Lepeltier de Saint-Fargeau, qui voulait un district pour sa ville et qui l’obtint.

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Présentation du département

Le département de l'Yonne et ses 6 districts créés en 1790 (carte tirée de "La République Française en 84 départements", 1793)

Le département de l'Yonne et ses 6 districts créés en 1790 (carte tirée de "La République Française en 84 départements", 1793)

« Pas un département, peut-être, n’était formé de plus d’éléments divers, puisque son territoire comprenait les débris de 5 provinces, de 4 diocèses, de 14 bailliages et de 14 élections » [Charles Porée, p. 54, voir bibliographie], dépendant de trois généralités : Dijon, Paris, Orléans. En termes d’anciennes provinces, l’Yonne agrège des portions de territoires empruntés essentiellement à la Champagne pour les deux-tiers nord (Sens, Joigny, Saint-Florentin, Tonnerre) et à la Bourgogne pour un gros quart sud-est (autour d’Avallon et d’Auxerre) ; mais aussi à l’Orléanais avec la Puisaye (autour de Saint-Sauveur, Toucy, Saint-Fargeau, Bléneau), sans oublier la pointe du Nivernais dans la région de Coulanges-sur-Yonne, et des fragments d’Île-de-France dans l’extrême nord-ouest.

Un territoire mosaïque au commerce actif

Ce département juxtapose des pays différenciés (Morvan, Puisaye, Sénonais, Auxerrois, Tonnerrois, une petite partie du Gâtinais etc.…). Les paysages contrastés (prairies, terres à blé, vignobles…) sont ponctués de vastes forêts, frappantes sur les cartes de Cassini en couleurs, et sillonnés de rivières, convergeant vers la plus importante d’entre elles, l’Yonne, « déroulant ses eaux lentes du sud au nord » [Ch. Porée] qui a donné son nom et une certaine unité au nouveau département.

La rivière constituait depuis longtemps une artère économique pour toute la région, notamment par le flottage du bois destiné à Paris. Construits à Clamecy sur l’Yonne et à Cravant sur la Cure, les trains de bûches coupées dans les forêts du Morvan mettent 18 à 25 jours de Clamecy à Paris. Plus de 6 000 trains de bois seraient passés chaque année sous le pont unique d’Auxerre à la fin du XVIIIe siècle. L’autre grand commerce est bien sûr celui du vin. Comme la vigne domine de larges zones des paysages, l’activité viticole et ses à-côtés nécessaires (tonnellerie) dominent les activités économiques. Le vin d’Auxerre est réputé. Sa production, estimée à un peu plus de 40 000 hectolitres par an dans les années 1750-1780 [Rocher (dir.), p. 229], est envoyée par l’Yonne et la Seine vers Paris et le nord du royaume. Le trafic fluvial est très actif et l’importance de la batellerie dans l’économie auxerroise se perçoit bien dans les registres paroissiaux (nombreux gens de rivière).

Le territoire est également traversé par divers axes routiers dont les principaux sont la grande route qui depuis 1753 fait communiquer l’Auxerrois avec la Champagne ; la route d’Orléans à la Bourgogne par Saint-Fargeau ouverte en 1766 ; et bien sûr la route de Paris à Dijon par Auxerre, plus ancienne, qui voit son tracé légèrement modifié en 1775, pour éviter la traversée du centre d’Auxerre et gagner du temps en passant le long de la rivière. La diligence met un jour et demi pour aller d’Auxerre à Paris et trois jours et demi d’Auxerre à Lyon, cinq fois par semaine.

Ce sont ces routes, terrestres et fluviales, qu’ont empruntées les musiciens venus chanter dans les églises du futur département de l’Yonne, ou qui en sont partis chercher fortune ailleurs.

La création du département : une naissance dans la douleur

Le 11 novembre 1789, la Constituante décide la division de la France en départements. Dès le 17 novembre, la municipalité d’Auxerre adresse un mémoire aux députés du bailliage, ce qui montre la mobilisation locale pour se tailler un département. Les Auxerrois savent qu’il leur faudra l’emporter sur Sens qui prétend tout autant devenir chef-lieu, et avec des arguments puissants : siège d’un archevêché auquel était attachée la primatie des Gaules et de Germanie, d’un bailliage parmi les plus anciens du royaume, d’une élection de 96 paroisses, etc., la ville de Sens compte « une armée d’hommes de loi, parmi lesquels se recruteraient facilement des administrateurs habiles et rompus aux affaires » [Ch. Porée, p. 41]. Grenier à blé des régions voisines, Sens est bien située au confluent de l’Yonne et de la Vanne, sur la grand’ route de Paris à Lyon, à mi-chemin d’Orléans et de Troyes. Ce n’est pas leurs chiffres de population qui pourront les départager : les deux villes sont strictement équivalentes numériquement, avec 11 000 habitants chacune en 1790.

Pendant quelques semaines existèrent d’ailleurs divers projets de découpage alternatif permettant de dessiner à la fois un « département d’Auxerre » et un « département de Sens ». Finalement, le 15 janvier 1790, après d’âpres négociations et de subtils compromis, le département était définitivement constitué autour d’Auxerre. Sens relégué au rang de district obtint ultérieurement, à titre de dédommagement, le siège de l’évêché. Les 7 districts du nouveau département étaient ceux d’Auxerre, Avallon, Joigny, Saint-Fargeau, Saint-Florentin, Sens et Tonnerre. En leur sein étaient dessinés 69 cantons, comportant au total 490 communes.

On a vu qu’en termes d’anciennes circonscriptions administratives, l’assemblage obtenu était des plus hétérogènes. Le nouveau découpage ne suit pas non plus les logiques de la vie des populations. Ainsi la ville de Clamecy était liée à Auxerre par des habitudes et des relations de commerce, leurs rapports étaient beaucoup plus intensifs que ceux qui existaient entre Sens et Auxerre. La région de Clamecy aurait dû assez logiquement devenir un des districts de l’Yonne, mais elle est finalement rattachée à la NIÈVRE.

Les anciens cadres religieux : 4 diocèses différents et de nombreuses collégiales

Des morceaux de quatre diocèses se juxtaposent au sein du nouveau département de l’Yonne. La moitié environ de son territoire appartenait à l’archevêché de Sens (autour de Sens et de Saint-Florentin). L’autre moitié se répartit pour l’essentiel entre le diocèse d’Auxerre et celui de Langres (Tonnerre, Chablis, Noyers-sur-Serain) mais on y trouve aussi au sud un fragment non négligeable du diocèse d’Autun (Avallon, Vézelay). Avec l’alignement des diocèses sur les départements, les diocèses de Langres et d’Autun se calquent sur la Haute-Marne et la Saône-et-Loire, celui de Sens couvre l’ensemble de l’Yonne, tandis que l’ancien diocèse d’Auxerre est supprimé.

L’Yonne dessinée en 1790 comporte donc deux cathédrales d’Ancien Régime, l’une siège d’évêché, Auxerre, l’autre siège d’archevêché, Sens. L’enquête 1790 a bénéficié de meilleures archives concernant la première que la seconde, les registres capitulaires de Saint-Étienne d’Auxerre de 1765 à 1790 étant conservés aux archives départementales. Inversement, à Sens, aucune source capitulaire (conclusions ou comptes) ne dépasse le milieu du siècle. Ajoutons que tout se passe comme si les musiciens de Sens avaient également été moins prolixes en requêtes et démarches diverses durant les années 1790-1792.

Une autre caractéristique importante pour l’enquête est l’existence d’un grand nombre de collégiales. La France ecclésiastique de 1790 mentionne 10 chapitres collégiaux dans le ressort du seul archevêché de Sens, et 9 dans l’évêché d’Auxerre. Une large part se trouve il est vrai hors de l’Yonne (pour les collégiales de Clamecy, Varzy ou Cosne : voir l’article NIÈVRE de Maxou Heintzen ; pour celles d’Étampes, Melun, Provins ou Gien, voir les articles ESSONNE, SEINE-ET-MARNE et LOIRET [à paraître]).

À l’échelle de l’Yonne, les archives capitulaires conservées vont rarement jusqu’aux années qui seraient les plus utiles pour l’enquête 1790. Elles s’arrêtent ainsi à l’orée du XVIIIe siècle pour Saint-Pierre d’Appoigny, en 1776 pour Notre-Dame de Toucy (diocèse d’Auxerre) ou en 1758 pour la collégiale de Brienon-l’Archevêque (diocèse de Sens). D’autres, quoique plus tardives, se sont avéré décevantes. Ainsi à Notre-Dame et Saint-Lazare d’Avallon (diocèse d’Autun), l’unique registre atteignant la Révolution (G 2026) couvre la longue période de 1676 à 1790 en moins de 100 feuillets, au rythme d’une seule délibération par an, exclusivement consacrée à la répartition des fonctions entre les dignitaires du chapitre. Les comptes ne permettent pas toujours de pallier les lacunes des délibérations capitulaires : pour la même collégiale d’Avallon, la comptabilité (emplie de références à la musique…) s’arrête en 1775.

Malgré ces quelques déconvenues, l’enquête Muséfrem dans les sources spécifiques des débuts de la Révolution, renforcée d’assez larges investigations dans l’état civil, a permis de mettre au jour de nombreux musiciens – et quelques musiciennes –, répartis dans des établissements religieux très divers : les deux cathédrales, mais aussi certaines des collégiales et des abbayes, ainsi que de nombreuses paroisses, urbaines ou rurales.

La vie musicale à Auxerre et à Sens à la fin de l’Ancien Régime

Dans les deux villes principales, les résultats de l’enquête sont contrastés. Observons d’abord Auxerre, chef-lieu du nouveau département, puis la ville qui va devenir siège de l’évêché départementalisé, Sens.

Auxerre, ville aux 27 églises…

Au voyageur arrivant par l’est, la ville encore corsetée dans ses murs romains – un peu rognés au fil du temps –, présentait un promontoire aux pentes raides dominant l’Yonne et couronné par deux édifices puissants, l’abbaye Saint-Germain et la cathédrale Saint-Étienne. La silhouette de la ville était hérissée de bien d’autres clochers puisque, avant la Révolution, on comptait 27 églises à Auxerre, paroisses, communautés religieuses, séminaire, Hôtel-Dieu… [liste dans Lebeuf, Challe et Quantin, p. 536-537]. Au cours du XVIIIe siècle, la ville avait bénéficié de quelques efforts d’embellissement, création de promenades, de petites places publiques, mais sans grands travaux ni dégagement de vastes esplanades. Auxerre en 1790 reste une ville « à l’ancienne », cité étroite et dense entourée d’un tissu plus lâche dont nombre d’habitants travaillent encore dans l’agriculture, notamment la viticulture.

Parmi les 11 000 habitants d’Auxerre à la veille de la Révolution, on estime que plus de 300 personnes appartenaient au clergé. Suit quantitativement la noblesse, puis les gens de loi qui formaient un groupe important. Les premiers rôles au sein de la bourgeoisie revenaient aux marchands et commissionnaires, notamment en vin.
 
Malgré le poids de l’héritage janséniste, la vie culturelle auxerroise n’est pas dépourvue de vitalité. Une certaine effervescence intellectuelle a existé, notamment autour de l’abbé Lebeuf et de ses travaux. On trouve mention de la création, dès 1750, d’une Société des sciences et belles-lettres, dont plusieurs chanoines de la cathédrale sont fondateurs, puis membres. Vingt ans plus tard, en 1771, naissent Les Affiches d’Auxerre. La Médiathèque Jacques-Lacarrière en conserve une collection presque complète, qui a été mise à profit pour enrichir certaines des notices Muséfrem, telle celle de Simon NOËL. En 1772, passant outre l’opposition des milieux jansénistes, la première salle de spectacle est aménagée, et selon les continuateurs de Lebeuf « le spectacle y était très-suivi » : théâtre, concerts, bals. En 1780, le chapitre cathédral décrète l’interdiction pour les musiciens du bas chœur de « fréquenter un concert nouvellement établi », peut-être dans la salle de 1772.

Sur le plan de son histoire musicale, la ville ne manque pas de références ! C’est là qu’Annibal Gantez, alors maître de musique de la cathédrale Saint-Étienne, avait publié en 1643 son Entretien des musiciens. Après diverses tribulations, Gantez retrouve ce poste en 1661, estimant qu’« il vaut mieux estre […] maître à Auxerre que valet dans Notre-Dame de Paris ». L’autre ‘‘homme de la musique’’ marquant à Auxerre est Jean Lebeuf, chanoine et sous-chantre de la cathédrale de 1712 à 1743, auteur d’une précieuse histoire d’Auxerre continuée au XIXe siècle par Challes et Quantin (voir bibliographie), mais aussi d’un Traité historique et pratique sur le chant ecclésiastique publié en 1741. Quant à Restif de La Bretonne, dont l’épouse est liée à la famille du facteur d’orgue René COCHU, il se plaît à raconter la place que la musique et surtout la danse tenaient dans sa vie d’apprenti typographe au début des années 1750 : Auxerre comptait alors 4 maîtres à danser, dont une femme. Le potentiel musical de la ville est suffisant pour y attirer Antoine PONCHARD, futur maître de chapelle à Saint-Eustache, qui tente brièvement de s’y implanter comme maître indépendant au printemps 1786, avant d’accepter à la rentrée suivante le poste plus sûr de maître de musique vocale au collège de Pontlevoy [Loir-et-Cher], à 200 km à l’ouest.

Un demi-siècle après Lebeuf, quelle est la situation des musiques d’Église auxerroises ?

 … et aux nombreux musiciens

Auxerre, la cathédrale Saint-Étienne (cliché Sylvie Granger, 2012)

Auxerre, la cathédrale Saint-Étienne (cliché Sylvie Granger, 2012)

Le chapitre cathédral, possesseur de vastes domaines ruraux et d’un grand nombre de maisons urbaines, avait des revenus de 26 500 livres, selon le Pouillé de 1760. La France ecclésiastique de 1790 donne 53 noms composant la compagnie, présidée par un Doyen, suivi de cinq autres dignités. Tous, « dignitaires & chanoines, portent l’habit violet comme les Évêques, le Doyen seul est distingué par le rochet ». Il y a de plus 12 chanoines semi-prébendés, 8 à la collation de l’évêque et 4 à celle du chapitre. Toujours selon la France ecclésiastique, le bas chœur regroupe un maître de musique, 8 musiciens et 6 enfants de chœur, ainsi que 4 officiers laïcs, 4 clercs de chœur et 24 chapelains, dont certains sont les hommes déjà énumérés par ailleurs.

L’enquête Muséfrem montre que le corps de musique juxtapose des clercs et des laïcs aux statuts bien différents.

Les plus jeunes des clercs sont de grands enfants de chœur sortis depuis peu de la maîtrise. Ainsi, le clerc de chœur Louis GOUSSE, 22 ans, qui reçoit 12 livres de gratification par trimestre « pour les services qu’il rend dans la musique au défaut d’un musicien haute contre » les dimanches et fêtes. Les clercs plus anciens ont accédé à un canonicat à la collégiale Notre-Dame-de-la-Cité, voire à une semi-prébende au sein du chapitre cathédral lui-même, qui leur rapporte 1 000 livres par an. Parmi ces 8 semi-prébendés figure le maître de musique, Edme CHAPOTIN. Âgé de 65 ans, c’est un homme du cru, né à une quinzaine de kilomètres d’Auxerre. Formé à la maîtrise de Saint-Étienne, il ne l’a jamais quittée, en étant devenu sous-maître à l’âge de seize ans et maître de musique à vingt. Avec ses six enfants de chœur, il habite à la maison de la maîtrise, dont l’inventaire nous révèle la présence d’un clavecin, de deux basses avec leurs archets et d’une « grande armoire qui conserve la musique ».

Les musiciens laïcs sont ici appelés « commis-musiciens ». Le chapitre menace de les marancer (punir d’une retenue sur salaire) « s’ils se permettent encore de se disputer au chœur » (29 janvier 1790). Parmi eux, citons le commis basse-contre Bonaventure BONNOTTE, qui est aussi cordonnier et que le chapitre autorise chaque année à être absent du chœur pendant la foire « pour vaquer aux affaires de son commerce » ; ou Pierre CAMPENON, basse-contre « marancé » pour son absentéisme en février 1790, et qui exerce en parallèle le métier de miroitier… À leurs côtés chantent également Nicolas GELIN, Edme Hubert PINON, Étienne LE COUTEUX, Romain CHERTIER. On se reportera aux notices biographiques de chacun pour en avoir un portrait détaillé.

À l’inverse du maître de musique, l’organiste vient de loin : Jean Joseph PALLAIS est piémontais et, autrefois, à Chambéry, il « a eu l’honneur de donner les premiers élémens de la Musique à Jean-Jacques Rousseau ». Ce qui a toutes les allures d’une légende amplement reprise par la bibliographie (Gardien, Baffert…), est officiellement reconnu par le directoire départemental qui en 1791 octroie au héros une pension double de ce que prévoient les textes officiels. Âgé de 78 ans en 1790, le vieil organiste est « chargé d’infirmités » et parfois « indisposé » au point d’être absent aux chapitres généraux (2 mai 1789, 1er avril 1790). On peut penser que, dès lors, il est de plus en plus souvent suppléé par la jeune musicienne qui prendra officiellement son relais en juillet 1791, Marie Anne CHAPUY.

En 1781, l’une des filles de l’organiste Pallais a épousé le serpent de la cathédrale, Pierre JOBARD, qui se fait remarquer par « ses fréquentes sorties pendant la messe […] pour vacquer à quelque besoin », ce qui conduit les chanoines à menacer de le marancer s’il ne paraît pas « avant le Sanctus » (2 janvier 1789). Dès les premiers mois de la Révolution, cela s’aggrave : le serpent est sollicité pour jouer du basson dans toutes les fêtes nouvelles, au point que le chapitre moribond lui refuse sèchement une autorisation d’absence, arguant « que la fréquence de ces sortes de voyage le détournoit trop de ses devoirs » (23 août 1790). Peu après, Pierre Jobart deviendra chef de la musique de la Garde nationale.

Ajoutons que le chapitre rémunère également les sieurs THIBAULT et MÉRAT « en qualité de symphonistes », musiciens extérieurs au bas chœur, employés seulement dimanches et fêtes.

Auxerre, à l’église Saint-Pierre : l’aigle et les grandes orgues, symboles d’une riche vie musicale (cliché Sylvie Granger, 2014)

Auxerre, à l’église Saint-Pierre : l’aigle et les grandes orgues, symboles d’une riche vie musicale (cliché Sylvie Granger, 2014)

Malgré les différences de statut, on sent à travers les archives que le corps de musique auxerrois forme un groupe soudé. Les musiciens sont liés par une intense sociabilité interne, qui se traduit notamment par leur présence mutuelle aux grands événements de vie des uns et des autres (mariages et baptêmes surtout). Le maître de musique Chapotin et l’organiste Pallais, ainsi que l’épouse de ce dernier, en particulier, sont très fréquemment sollicités pour porter sur les fonts baptismaux les nouveau-nés de leurs collègues musiciens.

En dehors de la cathédrale, une activité musicale existait probablement dans toutes les autres églises d’Auxerre. Faute d’archives de fabrique accessibles pour chacune d’entre elles, et malgré le dépouillement systématique des registres paroissiaux pour l’année 1790, cette activité musicale est inégalement documentée. Des chantres ont cependant été repérés en 1790 pour les paroisses de Saint-Pierre-en-Château (Nicolas TOCQUET et Antoine BIDAUT) et de Saint-Pierre-en-Vallée (Étienne MILLERIOT). À Saint-Eusèbe, les comptes de fabrique attestent la présence de deux chantres au moins, SOLIVEAU et STALIN, d’un serpent nommé Nicolas CARTAUT et d’enfants de chœur. En 1792 un nommé CAMPENON vient renforcer le lutrin de Saint-Eusèbe : il pourrait s’agir du miroitier qui chantait antérieurement à la cathédrale.

L’ancien collège jésuite a été transformé en école militaire en 1777. Implantée dans les bâtiments de l’abbaye Saint-Germain, cette école est gérée par les bénédictins de Saint-Maur, qui y enseignent jusqu’au début de 1793 sous l’autorité de Dom Rosman, prieur de Saint-Germain, investi des fonctions de principal. Les célébrations religieuses du collège sont soutenues vocalement par deux chantres (dont le recrutement est annoncé dans les Affiches d’Auxerre en novembre 1777, lors de la mise en place de l’école) et musicalement par un organiste, le sieur SÉNAL, et un serpent, en poste depuis 15 ans en 1790, le sieur DUBAN. Par ailleurs on connaît les noms des maîtres d’agrément du collège en 1790. Le maître de danse est Philibert-Edme Rogeot (ou Rojot), qui y exerçait déjà en 1783, lorsqu'il se marie. Il est intéressant de signaler qu'en 1790 c’est l’organiste SÉNAL qui y enseigne le violon, tandis qu’un certain MILON y est maître de musique. C’est probablement le même qui, se faisant appeler « Milon fils », avait publié des petites annonces à teneur musicale en 1780 et 1785 dans Les Affiches d’Auxerre.

Sens : un corps de musique difficile à cerner

Les sources sur les musiciens de Sens sont moins nombreuses et surtout moins éloquentes que celles qui concernent les musiciens d’Auxerre.

Sens, la cathédrale Saint-Étienne à la fin du XVIIIe siècle, dessin publié sur http://www.histoire-sens-senonais-yonne.com/

Sens, la cathédrale Saint-Étienne à la fin du XVIIIe siècle. Site Histoire de Sens, ville d'Yonne.

     Le Pouillé de 1760 indique pour le chapitre de Sens des revenus assez nettement supérieurs à ceux du chapitre d’Auxerre : 33 700 livres. Selon la France ecclésiastique de 1790, le chapitre de Saint-Étienne de Sens ne compte que 31 chanoines, dont 4 dignitaires (Trésorier, Doyen, Préchantre, Cellérier) et 4 archidiacres. S’y ajoutent 4 semi-prébendés, à la nomination du chapitre, « qui ont le titre de Chanoines de Sens à l’Autel Notre-Dame et voix délibérative au chapitre », et par ailleurs 10 autres « chanoines aux autels », dont le statut s’apparente à celui de semi-prébendés. Le bas chœur comporte « 38 chapelains, 16 vicaires, 8 enfants de chœur & 4 marguilliers ». En dehors des enfants de chœur et des marguilliers dont la fonction est explicite, les autres termes recèlent assez d’ambigüité pour pouvoir s’appliquer à des musiciens. Tout ce groupe de chapelains, vicaires et semi-prébendés participe au chant de l’église.

L’abbé Lebeuf soulignait que l’église de Sens avait été « de tout tems si attachée au chant grégorien ». Cette culture vocale a perduré puisque François Lesure mentionne un ancien enfant de chœur de Sens, IMBERT, ayant publié en 1780 une Nouvelle méthode ou principes raisonnés du plain chant. Toutefois, selon Choron et d’Ortigue, ce Michel Imbert aurait été avant tout maître de serpent. Cet attachement au chant va de pair avec une longue méfiance du chapitre à l’égard de la musique figurée (méfiance allant jusqu’à l’interdiction à certaines époques). On s’étonne moins alors de la difficulté à faire surgir les musiciens des archives, y compris celles des débuts de la Révolution.

Comme souvent, le professionnel de la musique le plus visible et le plus stable dans les sources est l’organiste : un orgue est attesté à la cathédrale de Sens à partir du XVe siècle. En 1790, il est touché par Sébastien JULLY, 34 ans, qui après la Révolution sera organiste à Troyes. Fait remarquable, en 1790, le chapitre de Sens verse toujours une pension viagère de 100 livres par an à la veuve de l’un de ses prédécesseurs, François Jean Antoine LANDRU, pourtant décédé près de vingt ans plus tôt (en 1773), pension que le directoire du district prend en charge et poursuit. Entre Landru et Jully, un autre organiste, Joseph MALBRANCHE, avait exercé jusqu'à son décès en septembre 1782.

Le second musicien au sens instrumental du terme est le serpent Pierre FERREGU, qui sans doute chante tout autant qu’il joue du serpent : il fait partie des 11 hommes se proclamant « chantres à la cathédrale de Sens » qui signent une supplique collective vers la fin de 1790. Assez banal, peu informatif, leur texte insiste sur le fait que « dès leur plus tendre enfance » ils ont été attachés au service de l'église et que toute leur éducation a visé « uniquement » à ce si « respectable usage » – ce qui indique qu’ils ont suivi le cursus de l’enfant de chœur au musicien d’Église. Le principal intérêt de ce document est de livrer les 11 patronymes des chantres exerçant en 1790 à Saint-Étienne de Sens. On retrouve 8 de ces 11 hommes toujours en poste après août 1792, cette fois avec leurs prénoms : le serpent Pierre Ferregu à nouveau, et les chantres Joseph BORDEREAU, Pierre DUVAL, Casimir LÉGER, Louis MADIN, Pierre MARTIN, Blaise RÉMY et Claude Alexis ROUSSEL. Une certitude émerge : aucun de ces chantres officiellement qualifiés comme tels ne fait partie des semi-prébendés ou des « chanoines aux autels » dont les noms sont cités dans la France ecclésiastique de 1790. Ces chantres de la supplique collective de la fin de 1790 sont des laïcs, généralement mariés et pères de famille.

Reste une question importante, encore sans réponse : qui était le maître de musique de Saint-Étienne de Sens en 1790 ?

La vie musicale dans le reste du département : chantres et organistes de collégiales, d’abbayes… et de villages

Contrairement à ce qui s’observe dans certaines régions (voir par exemple l’article Orne), le reste du territoire de l’Yonne, en dehors des deux cathédrales, est loin d’être un désert musical en 1790. Une série de petites villes assure un maillage urbain relativement dense : Joigny (5 000 habitants en 1789), Avallon (4 300), Villeneuve (4 100), Tonnerre (3 700), Brienon (3 000), Chablis, Vermenton, Saint-Fargeau (2 500), Saint-Florentin (2 400)… La plupart de ces petites villes ont des paroisses capables de salarier un corps de musique et/ou un organiste. Ainsi, à Notre-Dame de Vermenton chantent au moins trois hommes, BELIN, CANTIN et LINARD. Quant aux collégiales, petites ou grandes, urbaines ou rurales, elles sont souvent lieux de musique, comme le sont les abbayes parfois puissantes, disséminées sur tout le département.

À ce propos, on peut à bon droit s’étonner que l’abbaye cistercienne de Pontigny (diocèse d’Auxerre), dont 2014 célébrait le 900ème anniversaire, ne figure pas dans la liste des lieux de musique actifs en 1790. Un joueur de serpent (JONARD) et un organiste (Pierre FAUCON, puis Antoine PASCAL puis KALBLÉ) y étaient attestés antérieurement, mais, soucieuse de dégager des marges de manœuvre financière, l’abbaye les a licenciés au 1er juillet 1783. Les comptes de 1790 confirment l’absence de tout honoraire dû à des musiciens extérieurs. Cela n’exclue pas cependant que les musiciens salariés aient pu être remplacés par des religieux aptes à cet emploi, mais aux fonctions musicales invisibles dans les sources.

Dans le diocèse d’Auxerre, plusieurs collégiales et églises paroissiales ont émergé des sources

• • • Saint-Ferréol de Saint-Fargeau, avec 1 950 livres de revenus selon le Pouillé de 1760, est un établissement modeste, qui ne salarie que deux chantres, le premier étant aussi maître des 4 enfants de chœur. Ceux-ci sont censés rester 6 ans au service du chapitre et recevoir « au moins » une heure le matin et une heure le soir de leçons de chant, lecture, écriture, au domicile du 1er chantre. L’effort de formation est réel, mais il ne s’agit donc pas d’une véritable psallette avec internat et formation intensive en immersion à temps plein.

• • • À Toucy, la collégiale Notre-Dame est encore plus modeste (1 036 livres de revenus en 1760) et semble en 1790 ne verser que 30 livres par an à son chantre, Pierre Guillaume REBOULLEAU, âgé et infirme, qui est par ailleurs maître d’école.
Dans la même localité, mais salarié par la paroisse, un autre chantre est attesté, le sieur SIMONNEAU, lui aussi maître d’école. Un jeune homme, Edme Michel TROUVÉ, avait été engagé fin 1781 pour jouer du serpent et « conduire le lutrin ». Son contrat prévoyant qu’il devrait former au serpent « quelqu’un qui puisse suppléer à son défaut », on peut penser que la paroisse a toujours un joueur de serpent en 1790.

• • • La collégiale Saint-Pierre-et-Saint-Paul d'Appoigny, était-elle lieu de musique au quotidien ? Cela reste à éclairer. Pour sa fête patronale, elle réclamait des renforts venus d'Auxerre, comme le montre l'autorisation donnée le 28 juin 1784 par le chapitre de la cathédrale à BONNOTTE, basse-contre, et MERY, haute-contre, d'"aller à Appoigny pour la Saint Pierre". Il fallait aux deux chanteurs environ 2h et demie de marche pour s'y rendre.

• • • Comme l’avait signalé Xavier Bisaro en 2010 (Chanter toujours…, voir bibliographie), les villages bourguignons se sont fréquemment dotés d’un maître d’école qui est également chantre et meneur du lutrin. La paroisse de Saint-Sauveur-en-Puisaye n’a pas hésité, à la fin de décembre 1789, à payer une petite annonce dans Les Affiches d’Auxerre dans l’espoir de faire venir « un Maître d’École qui sache le Plain-Chant, & même, s’il étoit possible, jouer du serpent ». La figure du chantre recteur des petites écoles se retrouve à Accolay (Louis FORON) ou à Saint-Moré (Antoine BRULÉ). Toutefois, dans d’autres paroisses du diocèse d’Auxerre, les chantres attestés en 1789-1790 exercent parfois un métier artisanal (Pierre Paul HOUDOT chantre et tonnelier à Lucy-sur-Cure) et surtout agricole : les chantres vignerons ou chantres laboureurs sont pléthore.

Certaines églises paroissiales possèdent un orgue : à Saint-Bris (1 800 habitants), exercent conjointement en 1790 l’organiste Hyacinthe FÉLIX, qui est aussi "marchand", et le chantre-recteur d'école Étienne GARNIER. Le frère aîné de ce dernier, Vincent GARNIER, était jusqu’à son décès en 1778 commis-musicien de la cathédrale d’Auxerre : voilà un bel indice des liens inattendus qui peuvent avoir existé entre la musique des cathédrales et celle des paroisses des petites villes, voire parfois des villages. Il est vrai que Saint-Bris, aujourd'hui dit "le-Vineux", était une active plaque tournante du négoce du vin et entretenait des liens constants avec Paris. Cette aisance avait au XVIIe siècle permis à la paroisse d'acheter un orgue d'occasion à une église d'Auxerre éprise de nouveauté.

Dans le diocèse de Sens, on retrouve le même profil d’organistes ou de chantres de village faisant l’école en parallèle, mais aussi des chantres vignerons ou laboureurs

Plus de 25 chantres de village actifs en 1790 ont été mis au jour, il y en avait certainement bien davantage dans la réalité. Les curés ont à cet égard des pratiques différenciées, certains ne mentionnant hélas jamais la fonction des hommes qui les assistent au quotidien.

La carte de Cassini montre la situation respective de Brienon et St-Florentin

La carte de Cassini montre la situation respective de Brienon et St-Florentin, ainsi que de divers villages voisins où sont attestés des chantres en 1790

• • • Plusieurs cas de musiciens paroissiaux sont particulièrement bien documentés et révèlent des amorces de dynastie père/fils (Jean Paul et Nicolas DANZOY à Saint-Julien-du-Sault, le second donnant lui-même naissance à un fils et une fille qui seront ultérieurement organistes) ou de dynastie père/fille (Simon et Marie-Charlotte NOËL à Saint-Florentin). Ces derniers habitaient antérieurement la paroisse de Noyers (diocèse de Langres). Leur déménagement semble lié à une annonce passée par Saint-Florentin cherchant précisément « un Maître d’École instruit, qui sache toucher de l’Orgue » (Affiches d’Auxerre, février 1788), ce qui correspond exactement au profil du père de famille. Leur cas est emblématique tant de la grande mobilité des maîtres d’école que du rôle que la presse joue déjà, y compris en milieu rural, dans cette partie de la France.

Lorsque la famille Noël arrive à Saint-Florentin, c'est pour y prendre la suite de l'organiste précédent, Pierre GUILLAUME père, décédé le 5 février 1788. Dont le fils, également nommé Pierre GUILLAUME, est parti à un peu moins de 40 km de là, à Villeneuve-le-Roi (future Villeneuve-sur-Yonne) où il est lui aussi organiste et maître d'école. Si les orgues de Villeneuve-le-Roi n'apparaissent pas dans la thèse de Jacques Gardien (1943), elles ont été étudiées beaucoup plus récemment par Jean-Marc Baffert (2002). Celui-ci relève la première mention d'un orgue en 1622, à l'occasion de réparations : "Il y avait donc un orgue dans l’église, probablement dès la fin du XVIe siècle". Puis un nouvel orgue a été construit entre 1737 et 1739 par Marcelin TRIBUOT, et desservi par le sieur Jean-Baptiste DUVERGIER au moins de 1739 à 1744. À une date qui reste encore à préciser, Pierre GUILLAUME fils lui a succédé, et c'est lui qui est en poste en 1790.

• • • Des églises collégiales ou des établissements monastiques disposant d’organistes parsèment la partie yonnaise de l’ancien diocèse de Sens. Parmi les collégiales, si celle de Saint-Julien-du-Sault a été supprimée au 1er janvier 1782 (en exécution d'une décision prise en 1774), contraignant l'organiste à se contenter des gages paroissiaux, mentionnons la collégiale Saint-Loup de Brienon-l’Archevêque [aujourd’hui Brienon-sur-Armançon], desservie dans le même édifice que l'église paroissiale, le curé de la paroisse étant d'ailleurs un chanoine du chapitre. Pour toucher l'orgue de Brienon, Jean Jacques BENOIST, organiste et menuisier, en 1773, a pris la suite de Claude PLANSON, lui aussi organiste et menuisier. Cette double compétence, infiniment plus rare que ''organiste et maître d'école'', suggère formation et transmission doubles du maître à son élève.

• • • Parmi les établissements monastiques, le mieux documenté est l’abbaye cistercienne de Vauluisant, située à Courgenay, dans la forêt d'Othe, au bord de l'Alain, près de Villeneuve-l’Archevêque. Ses comptes permettent de reconstituer la liste des organistes qui y sont passés de 1756 à 1790 : avec parfois des vacances entre deux allant jusqu’à un an et demi, ils sont 10 à avoir été « loués » pour des gages oscillant de 75 à 200 livres. Les jeunes organistes qui acceptent ce poste, mal payé et très isolé, le quittent dès qu’ils le peuvent, après 3 ans et 2 mois en moyenne. On y voit donc défiler plusieurs organistes de la génération 1790 que la Révolution trouvera en poste ailleurs, comme Jacques MARLÉ, Nicolas DANZOY ou Jean KALMBACHER. L’organiste de Vauluisant en 1790 se nomme Paul PRÉVÔT, c’est un jeune homme qui vient « de Seltz en Alsace ».

Relevant du diocèse de Langres, deux collégiales se sont révélées être des lieux de musique

La ville de Chablis et ses environs immédiats selon la carte de Cassini

La ville de Chablis et ses environs immédiats selon la carte de Cassini

• • • Saint-Martin de Chablis, au revenu de 3 000 livres (Pouillé 1760), n’a guère retenu l’attention des rédacteurs de La France ecclésiastique qui n’y mentionnent qu’une seule dignité (le Chantre) et n’évoquent pas de bas chœur. Les délibérations capitulaires permettent de suivre de 1762 à la veille de 1790 la vie d’un petit chapitre de 11 chanoines et d’une quinzaine de chapellenies (dont plusieurs conférées aux mêmes chanoines), tenant chapitre général bien sûr pour la Saint-Martin et dressant à cette occasion la liste de ses membres, parmi lesquels ceux qu’il nomme pompeusement ses « officiers » (deux « chantres à gages », dont l’un est aussi sonneur), ainsi que 4 enfants de chœur et 3 bedeaux. Le chantre-sonneur de 1789-1790, Laurent Roch PARIS, est fils de Pierre PARIS, « vétéran et infirme », dont il a pris la suite après avoir appris le chant et le cérémonial pendant ses années d’enfant de chœur. L’autre chantre, André Germain PICHON, est en poste depuis au moins trente ans au moment de la Révolution. C’est lui qui fait office de maître de musique.

• • • À la collégiale Saint-Pierre de Tonnerre, La France ecclésiastique relève trois dignités, Prévôt, Chantre et Trésorier. Avec 950 livres de revenus, le chapitre occupait en 1760 l’avant dernier rang du diocèse. Le 12 juin 1790, au vu des soucis financiers qui s’aggravent et « après mûre délibération », la compagnie décide « unanimement » de dorénavant « se borner aux services » des trois enfants de chœur et de « se passer des deux chantres et de l’organiste ainsi que du clerc portant le surplis ». Cette décision est annoncée aux quatre hommes par une lettre courtoise du chapitre, qui les remercie de leurs services et « reconnoit qu’il en a été content ». Les deux chantres à gages se nomment Jean-Baptiste DURAND et Jean-Baptiste PORTIER, ce dernier étant en poste au moins depuis 1778. Le clerc en surplis est Claude DURAND, qui dans un document capitulaire d’août 1789 était lui aussi qualifié de chantre. Quant à l’organiste, il s’agit de Louis Henry ROZE, 32 ans, petit-neveu de Léonard Roze, qui a été très longtemps Trésorier, le 3ème dignitaire du chapitre, jusqu’à son décès le 12 novembre 1788, à 89 ans.

Anne ROZE, sœur de l’organiste de la collégiale, est également organiste, au service de la paroisse Notre-Dame de Tonnerre, qui a l’habitude des organistes femmes : c’était précédemment, depuis 1762, Anne Françoise HANSON, devenue Mme Duperey. Lorsqu’Anne Roze a pris sa suite, le 1er mars 1773, elle avait 16 ans. Ses gages, 100 livres par an, ont été d’abord touchés par son père, marchand cirier et échevin, puis, à partir de son mariage en 1782, par son mari, maître chirurgien. Les comptes de la paroisse attestent que Anne Roze-Belnet, malgré la naissance de 5 enfants, continue à exercer au moins jusqu’à la fin de l’année 1792.

Comme Pierre MILLOT "chantre à Magny" en 1790, certains maîtres d'école proclament leur fonction de chantre dans leur signature

Comme Pierre MILLOT "chantre à Magny" en 1790, certains maîtres d'école proclament leur fonction de chantre dans leur signature

Le ressort du diocèse d’Autun, a révélé de nombreux lieux de musique

• • • C’est là que s’épanouit pleinement le modèle du maître d’école chantre de village. C’est là en tout cas qu’il a été retrouvé avec la plus forte densité, quoique cette zone ressortissant anciennement du diocèse d'Autun ne couvre qu'une faible partie du département étudié. Son étude révèle d’une part une forte mobilité des maîtres d’une paroisse à l’autre au sein d’un étroit territoire, d’autre part des liens familiaux entrecroisés d’une certaine complexité, renforcés par une nette tendance à l’endogamie. On pourra à cet égard explorer avec plaisir les biographies de Jean GOURDAULT, de Pierre et Alban MILLOT, ou bien d’autres. On découvre non sans surprise qu’en 1785, au mariage du fils d’Edme ROUSSEAU, chantre et recteur d’école de la petite paroisse d’Island (entre Vézelay et Avallon), est témoin « sieur Jean PEUTAT maitre de musique de la collégiale d’Avallon » : encore un signe des liens mal connus entre le chant des villages et celui des villes.

Par ailleurs, plusieurs établissements du diocèse d’Autun méritent une mention.

• • • La modeste collégiale Saint-Potentien à Chatel-Censoir réunit 12 chanoines, dont l’un, le chanoine Sergent, est aussi en 1790 curé du village. Il est assisté d’un chantre gagé sur lequel on manque d'information et de deux sonneurs. Paroisse et chapitre semblent étroitement liés.

• • • Il en va de même à Montréal dont la collégiale Notre-Dame, que Viollet-le-Duc qualifiera de « véritable bijou architectural », est perchée tout en haut du village, dominant la vallée du Serein. Depuis la fin du XVIIe siècle, elle abrite aussi le culte paroissial, antérieurement pratiqué à Cherisy, l'ancien centre paroissial situé au bord du Serein. Cherisy a décliné tandis que Montréal se développait autour de sa collégiale, qui était également lieu de pèlerinages. À la veille de la Révolution, Notre-Dame de Montréal est un lieu de musique, qui salarie au moins un chantre, Simon PERREAU, et un sacristain-sonneur. Le chantre complète ses revenus en étant aussi maître d'école de la paroisse.

• • • La collégiale la plus riche – et de loin la plus visitée aujourd’hui – est Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay. Son chapitre, bénéficiant de 14 000 livres de revenus en 1760 (Pouillé), est composé « de 14 prébendes dont deux sont divisées entre 4 semi-prébendés, et une affectée au payement des honoraires de M. le principal du collège de Vezelai », explique l’un des inventaires de 1790 (Ad89/ Q370). Les dignitaires sont le Doyen, l’Archidiacre et le Chantre. Les comptes de 1790 montrent que « le chapitre payoit d’avance tous les fonctionnaires de son église », au nombre desquels le maître de musique, Jean-Baptiste VITRY, qui reçoit 360 livres du chapitre, et du grain de l’Abbé de Vézelay. L’Abbé finance aussi la maison de « la maîtrise des enfants de chœur », dans laquelle sont inventoriés une basse, un basson et un violon. Au nombre de 4, les enfants de chœur y sont logés, nourris, rasés, chaussés... Les autres « fonctionnaires » [sic] de la collégiale de Vézelay sont un sacristain, un bedeau et des sonneurs. Il ne semble pas y avoir d’autres musiciens salariés que le maître de musique. Ce qui pourrait indiquer que ce sont les 4 semi-prébendés, DETIRE, GOURLOT, LÉROT et MARTIN, qui assurent le chant.

• • • À la collégiale Notre-Dame et Saint-Lazare d’Avallon, le Pouillé de 1760 donnait 10 600 livres de revenus. La France ecclésiastique de 1790 y note un chapitre dirigé par deux dignitaires, un Doyen, un Théologal, sans faire mention d’un bas chœur. Les sources 1790, complétées par l’état civil, dévoilent pourtant la présence d’un vrai corps de musique composé de trois chantres et trois enfants de chœur, tous identifiés pour 1790. Ils sont dirigés par un maître, Jean PEUTAT, dont l’un des fils a été reçu en 1787 enfant de chœur à la maîtrise de Notre-Dame de Paris. Comme Jean Louis Peutat a alors presque 12 ans, on peut raisonnablement penser qu'il avait commencé sa formation à Avallon, sous la direction de son père.

* * *

Au terme de cette présentation, on retiendra la richesse musicale de cette région : ce sont au total plus de 160 chantres, organistes, joueurs de serpent et enfants de chœur actifs en 1790 dans ce département qui ont été identifiés à l’heure actuelle. Avec, pour certains, des biographies détaillées et parfois riches en rebondissements : l’Yonne du XXIe siècle pourrait dénicher dans son histoire musicale bien des personnages à célébrer aux côtés de Cadet Roussel et Restif de La Bretonne…

Ces musiciens retrouvés – dont quelques musiciennes… – se répartissent entre quelque 75 lieux de musique, eux-mêmes assez bien distribués sur l’ensemble du territoire observé, sans réels déserts musicaux, malgré l’hétérogénéité des éléments de départ de la mosaïque départementale. Et si cette vitalité musicale discrète et décentralisée en était, sans qu’on le sache, un dénominateur commun ?

Ce foisonnement laisse penser qu’à l’évidence dorment encore dans des archives de nombreux autres musiciens que l’enquête MUSÉFREM n’a pas pu faire émerger, faute de temps pour approfondir les investigations. Combien de lieux de musique ne figurent pas ici alors qu’ils avaient peut-être un actif chœur de chantres et des enfants de chœur, voire des orgues ? Les collégiales de Saint-Laurent de Villefolle ou de Saint-Pierre d’Appoigny, les abbayes de Quincy, Vausse, Reigny, Valprofonde…, les paroisses importantes (Joigny qui était en 1789 la 3ème ville du département en chiffre de population, Arcy et Treigny les 14 et 15èmes…) mériteraient d’être observées de plus près, l’absence de musiciens 1790 actuellement retrouvés ne signifiant pas qu’il n’y en avait pas !
Quant aux villages, le modèle du maître régentant à la fois les petites écoles et le lutrin paroissial existait-il à travers toute la contrée ? Comment s’articulait-il à l’autre modèle, fréquent lui aussi, du chantre vigneron ou paysan ? De longues et fines investigations complémentaires seront nécessaires pour débusquer la réalité des fonctions exercées derrière les habitudes stéréotypées ou, pire, les silences, des scripteurs.

Appel est lancé aux lecteurs et lectrices pour qu’ils participent à l’enrichissement de ce premier panorama.

Sylvie GRANGER,
CERHIO, Université du Maine (février 2015)
Mise à jour : 24 septembre 2017

 Le travail sur les musiciens de ce département a bénéficié des apports de, notamment :
Jean-Marc Baffert, Jean-Luc Benoit, Xavier Bisaro, François Caillou, Thomas D’Hour, Bernard Dompnier, Jacques Gyssels, Isabelle Langlois, Christophe Maillard, Jean-Marie Meillier, Étienne Meunier, Michel Meunier… MERCI à tous.

>>> Si vous disposez de documents ou d’informations permettant de compléter la connaissance des musiciens anciens de ce département, vous pouvez signaler tout élément intéressant ici.
Nous vous en remercions à l’avance.
L’amélioration permanente de cette base de données bénéficiera à tous.

Les lieux de musique en 1790 dans l'Yonne

Les lieux de musique documentés pour 1790 dans le département sont présentés par diocèses et par catégories d’établissements : cathédrale, collégiales, abbayes, monastères et couvents, autres établissements (par exemple d’enseignement, de charité…), paroisses (ces dernières selon l’ordre alphabétique de la localité au sein de chaque diocèse).

Carte des lieux de musique de l'Yonne en 1790

Télécharger la carte en pdf.

Diocèse d’Auxerre

Diocèse de Sens

Diocèse d’Autun

Diocèse de Langres

Pour en savoir plus : indications bibliographiques

  • François LESURE, Dictionnaire musical des villes de province, Paris, Klinksieck, 1999, 367 pages. [sur Auxerre : p. 73-74 ; sur Sens : p. 278-279].
  • LEBEUF, CHALLES & QUANTIN, Mémoires concernant l’histoire civile et ecclésiastique d’Auxerre et de son ancien diocèse, par l’Abbé Lebeuf, continués jusqu’à nos jours avec addition de nouvelles preuves et annotations par MM. Challes et Quantin, Auxerre, Perriquet, Rouillé et Maillefer, 1848-1855, 4 vol. (surtout vol. 3, p. 497 à 544, consacrées au XVIIIe siècle et à la Révolution).
  • Jean-Marc BAFFERT, « L’orgue de Saint-Julien-du-Sault », Connoissance de l’Orgue, n°70, 1989, p. 11-21.
  • Jean-Marc BAFFERT, « L’ancien orgue de la cathédrale d’Auxerre à Toucy », Connoissance de l’Orgue, n°71/72, 1989, p.13-48.
  • Jean-Marc BAFFERT, « Deux organistes amis de Rousseau : Jean-Joseph Palais, Gilbert Trouflaut », Dix-huitième siècle, nº25, 1993, p. 493-502.
  • Jean-Marc BAFFERT, « Premiers documents sur l’orgue de Villeneuve-sur-Yonne », Études villeneuviennes, n°30, 2002, p. 39-46.
  • Paul BERTHIER, « Notes sur les musiciens d’Auxerre », Bulletin mensuel de la Société des sciences de l'Yonne, n°103 (22 avril 1938), p. 3 ; 104 (2 juin 1938), p. 3 ; 106 (15 juillet 1938), p. 3 ; 110 (17 février 1939), p. 4-5 ; 112 (24 avril 1939), p. 4 ; 119 (29 avril 1940), p. 3.
  • Xavier BISARO, Chanter toujours, Plain-chant et religion villageoise dans la France moderne (XVIe-XIXe siècle), PUR, 2010, 246 pages.
  • Abbé [Gustave] BONNEAU, Curé-Doyen de Chablis, Notes pour servir à l’histoire du clergé de l’Yonne pendant la Révolution, 1790-1800, Sens, Duchemin, 1900, 172 pages.
  • Aimé CHEREST, « Notice sur les musiciens qui ont illustré le département de l’Yonne, depuis les premiers siècles de l’ère chrétienne jusqu’à la fin du XVIIIe siècle », Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne, IV, 1850, p. 29-53.
  • Olivier CHOLLET et Frédéric GAND, L’Yonne face à la Révolution, Auxerre, Ad de l’Yonne, dossier n° 27, 2005, 200 pages.
  • Jean-Luc DAUPHIN, Notre-Dame de Dilo : une abbaye au cœur du pays d'Othe, 1992, 52 pages.
  • Charles DEMAY, « L’évêque d’Auxerre et le chapitre cathédral au XVIIIe siècle », Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne, t. LII, 1898, p. 5-226.
  • Jacques GARDIEN, L’Orgue et les organistes en Bourgogne et Franche-Comté au XVIIIe siècle, Paris, Droz, 1943, 577 pages.
  • Sylvie GRANGER, « Après la Révolution : que sont les organistes de 1790 devenus ? », L’Orgue francophone, n° 54, décembre 2016, p. 33 à 42.
  • Sylvie GRANGER, « Muséfrem : une base de données sur les musiciens anciens où la Bourgogne est aux avant-postes», Annales de Bourgogne, tome 89-1, n°353, janvier-mars 2017, p. 63-77.
  • Jacques GYSSELS, « Les Organistes de la cathédrale de Sens depuis la fin du XVIIe siècle », Bulletin de la Société archéologique de Sens, tome IX, 2016, p. 9 à 25.
  • Étienne MEUNIER, « Saint-Bris au XVIIe siècle, les institutions religieuses », Bulletin de la Société des Sciences historiques et naturelles de l'Yonne, tome 130, 1998, p.80-84.
  • Étienne MEUNIER, « Orgues et organistes des pays de l’Yonne sous l’Ancien Régime », Études villeneuviennes, n°30, 2002, p. 27-38.
  • Henri MONCEAUX, La Révolution dans le département de l’Yonne, 1788-1800, essai bibliographique, Paris, Monceaux, 1890, 734 pages.
  • Georges MOREAU, Tonnerre pendant la Révolution, 1789-1799, Tonnerre, 1890.
  • Henri MOREAU, « L’abbaye Saint-Pierre d’Auxerre », Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne, n° 113, 1981, p. 83-99.
  • Henri MOREAU, « L’abbaye Saint-Marien d’Auxerre », Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne, n° 115, 1983, p. 121-141.
  • Henri MOREAU, « L’église collégiale Notre-Dame de la Cité » [Auxerre], Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne, n° 117, 1985, p. 31-42.
  • Henri MOREAU, « Le séminaire d’Auxerre, 1672-1790 », Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne, n° 128, 1996, p. 111-133.
  • Abbé A. PISSIER, L’abbaye Notre-Dame de Dilo au diocèse de Sens, Auxerre, Imprimerie l’Universelle, 1930, 118 pages. 
  • Charles PORÉE, La Formation du département de l’Yonne en 1790, [1ères éd. 1905 et 1909], édition mise à jour par Jean-Luc Dauphin, Comité des Sociétés savantes de l’Yonne pour le bicentenaire de la Révolution, 1989, 205 pages.
  • Maximilien QUANTIN, Dictionnaire Topographique du Département de l’Yonne comprenant les noms de lieu anciens et modernes, Paris, Imprimerie impériale, 1862, 167 pages.
  • Maximilien QUANTIN, Département de l’Yonne, Répertoire archéologique, [1868] reprint Res universis, Paris, 1991, 292 pages.
  • Maximilien QUANTIN, « Histoire de l'instruction primaire avant 1790 dans les pays qui forment le département de l'Yonne », Annuaire historique du département de l'Yonne, 39ème année, 1875, p. 50-190.
  • Jean-Pierre ROCHER (dir.), Histoire d’Auxerre des origines à nos jours, Horvath, Roanne-Le Coteau, 1984, 408 pages.
  • Site internet Histoire de Sens, ville d'Yonne/

Bibliographie élaborée par Sylvie Granger (février 2015)
Mise à jour : 25 août 2017

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