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Nord

Musique et musiciens d’Église dans le département du NORD autour de 1790

Sommaire

Liste des musiciens du Nord

Url pérenne : http://philidor.cmbv.fr/musefrem/nord

Les territoires les plus septentrionaux du royaume portent les marques de l’histoire de la conquête militaire: disputés pendant près de deux siècles entre les Habsbourg de Madrid puis de Vienne et la couronne de France, ces opulents morceaux de l’héritage bourguignon ont vu passer des armées, des canons, des maréchaux, encore dans les années 1740 lors de la guerre de Succession d’Autriche. La paix établie et les frontières relativement stabilisées et uniformisées par les traités d’Utrecht et d’Aix-la-Chapelle, les vastes plaines labourées de grands fleuves navigables, tels l’Escaut, s’ouvrent davantage encore à la circulation des marchandises et des hommes.

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La procession en l’honneur de Notre-Dame de la Treille à Lille

La procession en l’honneur de Notre-Dame de la Treille à Lille, sur la Grand-Place, en juin 1789, François Watteau, Huile sur toile, 119,5 cm x 180 cm, 1800-1801, Musée de l’hospice Comtesse, Lille. On distingue à gauche du tableau des musiciens instrumentistes

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/95/Lille_F_Watteau_Parade.JPG

Des musiciens prennent la peine de s’arrêter dans leurs pérégrinations dans l’une ou l’autre des nombreuses villes dotées de structures musicales afin d’en étudier la spécificité, c’est le cas du britannique Charles Burney, ou de rencontrer quelque célébrité locale, c’est celui de Léopold et Wolfgang Amadeus Mozart. Le premier fait étape à Lille en 1770 et en 1772 sur le chemin de l’Italie puis de l’Allemagne : venu s’enquérir de « la façon dont on pratique le chant grégorien dans les cathédrales et les collégiales françaises », il en discute avec l’organiste de Saint-Pierre, Jean Albert DEVILLERS, il critique aussi l’usage du serpent qui écrase trop les voix. Voulant rencontrer l’un de ces érudits « mieux à même de [nous] renseigner sur la musique ancienne », il s’adresse à l’organiste de la paroisse Saint-Maurice, ce mystérieux « Anneuse » que nous avons enfin identifié : il s’agit de Jacques Joseph HENNEUSE. Quant aux Mozart, ils désiraient s’entretenir avec Maximilien Emmanuel GRAËB, alors maître de musique de la chapelle Saint-Pierre à Valenciennes [dans son carnet de voyage, Léopold le dit maitre de la Chapelle Royale], apparemment le seul musicien qui ait été jugé digne d’une halte entre Utrecht et Paris. Ce tropisme qui conduit les amateurs de musique vers la Flandre et le Hainaut s’explique par l’extraordinaire héritage (polyphonie, motets…) reçu des compositeurs des XIVe et XVe siècles, en premier lieu Guillaume Dufay (vers 1400-1474) et Josquin Desprez (vers 1450-1521 à Condé-sur-l’Escaut). Au XVIIe siècle, des compositeurs émergent encore, de façon sans doute plus locale, comme Jacques Guislain Pamart (1637-1704) à Valenciennes (Te Deum et Litanies à la Vierge pour la chapelle Saint-Pierre publiés en 1692). Le siècle suivant révèle moins facilement des musiciens de premier plan mais on trouve parmi les partitions conservées dans les années 1740 à la maîtrise de la cathédrale de Cambrai les partitions des motets de Bernier et Campra… Le chant liturgique ne se cantonne pas au chœur des édifices de culte: à lire Burney, il influence jusqu’aux chansons populaires « fortement teintées de plain-chant », ce qui n’est guère difficile à expliquer selon lui car les Flamands sont encore très assidus aux services religieux ; il est vrai que l’esprit de la Réforme tridentine a fortement marqué la région de son empreinte après la dure répression du XVIe siècle (Deregnaucourt).

Un territoire complexe

Le département du Nord en 1795

Le département du Nord en 1795 d’après Louis Marie Prudhomme, « La République française en LXXXVIII départemens », Paris, an III, 3e édition).

Le département du Nord, créé en mars 1790, et composé de huit districts, recouvre à la fois les Flandres Françaises – c’est-à-dire la Flandre gallicane ou wallonne (autour de Lille) et la Flandre maritime – et la partie occidentale du Hainaut. La coupure frontalière, artificielle, née des traités, explique certaines caractéristiques de ce territoire. D’une part, la présence d’un seul siège épiscopal, celui de Cambrai, semble insolite dans cette zone vaste et peuplée, mais à bien regarder la carte, une grande partie des fidèles dépend de la juridiction spirituelle de quatre autres prélats. D’autre part, une organisation administrative et judicaire d’Ancien Régime dense, complexe et parfois peu cohérente : par exemple le Cambrésis, rattaché à l’intendance du Hainaut en 1754, garde une forte autonomie, ainsi d’ailleurs que le magistrat de Valenciennes ou celui de Lille ; en 1785, Merlin de Douai souligne dans le Répertoire de jurisprudence de Guyot qu’un avocat artésien ou un juge parisien sont inaptes à saisir les subtilités du droit flamand. Et enfin une forte militarisation de l’espace : Burney évoque une garnison lilloise forte de dix mille hommes ! Celle-ci joue un rôle dans plusieurs destins de musiciens. Le jeune Pierre Jacques COSSAERT, fuyant les lourdes tâches de frère convers, se met à la suite d’un régiment avant d’être recruté, au bout de quinze ans de carrière dans la soldatesque, comme basson par les chanoines de Saint-Pierre de Cassel.

   

• • • Comme leur voisine méridionale, l’Artois, les provinces de Flandre et de Hainaut sont réputées parmi les plus riches et développées du pays pendant tout le XVIIIe siècle, c’est presque un poncif sous la plume de tout visiteur : Vauban écrit au sujet de la châtellenie de Lille que « c’est le pays du monde le plus abondant en fourrages et en bon laitage » (Guinet) ; en 1777, François Robert dans sa Géographie naturelle, historique et politique (p.156-162) présente la Flandre comme une sorte de Terre promise dans laquelle coulent évidemment le lait mais aussi la bière ; un amoncellement de productions (fromages, lin, colza, tourbes, cuirs, savons, draps, tapisseries de haute-lisse, papeteries, chevaux, gros bétail…) permet à la ville de Lille de « mettre en mouvement toutes celles des environs. Elle fait des affaires avec la France, la Hollande, L’Angleterre, l’Allemagne… les Indes » ; dans le Hainaut, l’opulente ville de Valenciennes est fort estimée pour son commerce de « dentelles fines, linons, toiles & batistes ». Dans le Cambrésis, les terres, surtout céréalières, appartiennent pour près de 40 % au clergé qui les afferme tout en maintenant un strict régime féodal. Dans les campagnes, la mulquinerie (travail du lin) s’avère l’activité principale ou de complément surtout dans les vallées de la Scarpe et de la Lys, mais on observe à la fin de l’Ancien Régime un fort développement des manufactures de coton dans les centres urbains comme Lille et l’activité commence à se mécaniser. Enfin, le Hainaut voit apparaître à partir des années 1730 l’exploitation des premières houillères : en 1757 est fondée la Compagnie des mines d’Anzin.

Malgré tout, nombre de personnes sont sans travail, surtout en ville où les magistrats essaient pourtant de les assister et où la pauvreté marque de son empreinte la vie quotidienne : près des deux tiers des habitants du Cateau-Cambrésis en 1790 sont considérés comme pauvres. La « misère » qui menace revient de façon obsessionnelle sous la plume des musiciens licenciés. Certes, on force le trait, mais la peur du déclassement est bien là : « … je vous dirai Monsieur avec vérité que j'ai été menacé d'être chassé de mon logement par cinq à six fois faute d'argent et mon boulanger même ne me fournit plus de pain. j'ai donc été obligé de vendre une chemise pour ma subsistance et aussitôt arrivé de vers ces Messieurs du District, mon maître de Maison m'a dit brusquement qu'il n'avoit plus de logement chez lui pour moi puisque je ne le payois pas, obligé de sortir sur le champ …» écrit un ancien musicien de la collégiale de Cassel, Bon-François-Hyacinthe SIMON, âgé de 37 ans, dormant sur la paille après vingt-huit années de service.

Cette main d’œuvre désœuvrée pléthorique s’explique par le fait que les provinces sont parmi les plus densément peuplées du royaume avec 87 habitants/km2 en Flandre, près de deux fois plus que la moyenne nationale. Dans le diocèse de Cambrai (Cambrésis et Hainaut), on compte à la fin du XVIIIe siècle 580 000 habitants contre 240 000 en 1716 et la population urbaine a explosé de 128 % pour atteindre le tiers du total (Deregnaucourt). L’armature urbaine est dense surtout en Hainaut : au sommet de la hiérarchie urbaine, la ville de Lille atteint presque 70 000 habitants à la fin de l’Ancien Régime mais paradoxalement sa croissance a été faible pendant le siècle ; loin derrière elle, on trouve les villes de Dunkerque (27 000 habitants) Valenciennes (21 000), Cambrai et Douai (17 000), Cassel (près de 6 000) Condé-sur-l’Escaut (plus de 5 000), Comines et Maubeuge (4500) Seclin (2800), Avesnes-sur-Helpe (2500)…

   

• • • L’organisation ecclésiastique est fort complexe puisque le ressort du futur département du Nord est partagé entre cinq diocèses d’Ancien Régime, qui ont tous en commun de ne pas figurer dans le pouillé de 1760 car établis dans des provinces dites étrangères rattachées tardivement au royaume, ou dont le siège épiscopal se trouve à l’étranger : au nord-ouest, deux d’entre eux, Ypres et Saint-Omer (voir présentation du département du Pas-de-Calais) ont été érigés au XVIe siècle sur les dépouilles de l’évêché de Thérouanne. L’évêché d’Ypres s’avance jusqu’au-delà d’une ligne Dunkerque-Bergues-Cassel. Il est dirigé par Mgr Charles Alexandre d’Arberg de Valengin. Toute la Flandre wallone ressort du diocèse de Tournai. Son extrémité la plus méridionale atteint la région de Saint-Amand-les-Eaux. Immédiatement au sud, le diocèse d’Arras avance sa pointe vers l’est le long de la grande route Douai-Valenciennes (voir présentation du département du Pas-de-Calais). Tout le reste de ce qui deviendra le Nord dépend alors du diocèse de Cambrai. Celui-ci est très vaste et s’étend jusque dans les Pays-Bas autrichiens puisqu’il englobe une partie du Hainaut jusqu’à la région de Mons et même au delà jusque dans le Brabant flamand avec la cité de Hal. Le diocèse de Cambrai avait été restructuré en 1559 lors de la réorganisation ecclésiastique des Pays-Bas par le pape Paul IV : l’immense ressort médiéval avait alors été largement restreint (même s’il est riche encore de 610 paroisses et 86 annexes) mais en échange Cambrai avait été érigée en archevêché dont les évêques d’Arras, Saint-Omer, Namur et Tournai sont suffragants. Depuis 1781, c’est Ferdinand Maximilien Mériadec, prince de Rohan-Guémené, issue de la très grande noblesse française, qui préside aux destinées du diocèse, il est duc de Cambrai, prince du Saint-Empire, président-né des États et sa seigneurie temporelle recouvre une grande partie de la ville. Il perçoit annuellement, selon la France Ecclésiastique, plus de 200 000 livres en 1782 soit plus de 200 fois ce que perçoit le musicien le mieux rétribué dans la région.

Plus de 200 musiciens actifs en 1790

Au total ont été identifiés 201 musiciens (dont 37 organistes) et 61 enfants de chœur en fonction en 1790 dans le département du Nord. Ils se répartissent sur 51 lieux de musique effectifs : 28 dans l’ancien diocèse de Cambrai, 10 dans celui de d’Arras, 7 dans celui de Tournai, 5 dans celui d’Ypres et le dernier dans celui de Saint-Omer.

Plus du quart des musiciens et enfants de chœur de notre corpus travaillent dans les établissements ecclésiastiques de Cambrai, soit 69 personnes. Six autres villes se distinguent, dans l’état actuel de nos connaissances, par des effectifs musicaux supérieurs à 10 personnes : Valenciennes (38), Douai (31), Lille (26), Dunkerque (23), Conde-sur-l’Escaut (15) et Hazebrouck (13).

Avec un seul siège épiscopal dans le ressort du futur département du Nord, on comprend pourquoi les effectifs des musiciens et enfants de chœur qui sont au service d’une cathédrale sont inférieurs à 9 % du total, très loin derrière ceux qui sont employés par les collégiales (près de 47 %) et les paroisses (33 %), les musiciens employés par les abbayes (y compris les chanoines réguliers) et couvents dépassant à peine 4 %. Enfin il convient de signaler le cas particulier des musiciens de la chapelle Saint-Pierre de Valenciennes (qui à eux seuls représentent plus de 7 % du total de l’effectif départemental). Cette répartition par grands types d’établissement dégage de fortes tendances mais il faudra le nuancer au fur et à mesure des trouvailles ultérieures car encore nombreux sont les musiciens du monde régulier qui restent inconnus.

Musiciens des cathédrales et des collégiales

Le chapitre de la cathédrale Notre-Dame de Cambrai est l’un des plus riches et puissants du royaume avec entre 480 et 620 000 livres de revenus en 1790 (Leduc). Il est desservi dans les années 1780 - selon La France ecclésiastique - par huit dignitaires (tous chanoines) et 43 chanoines prébendés, outre quatre semi-prébendés nommés par le chapitre et mentionnés parmi les effectifs du haut chœur. Quant au bas chœur, il est composé de 8 à 9 bénéficiers grands vicaires, 52 chapelains dont plus de la moitié obligés à résidence et « nombre de musiciens & basses-contres appelés petits vicaires, 12 enfants de chœur ». Nos investigations permettent de préciser qu’en 1790 13 musiciens bien identifiés (7 chantres, 5 instrumentistes et un organiste) et 10 enfants peuplent ce bas chœur. Tous étaient dirigée par l’abbé Louis Joseph DEBEY, prêtre originaire de Lille, qualifié de « phonascus », c’est-à-dire de maître de musique, dans le registre de délibérations capitulaires.

On compte six collégiales dans le ressort du diocèse de Cambrai : deux à Cambrai et une dans chacune des villes suivantes : Avesnes-sur-Helpe, Condé-sur-Escaut, Maubeuge et Valenciennes.

La collégiale Saint-Géry de Cambrai a quitté son emplacement primitif, occupé par la citadelle, pour l’église paroissiale Saint-Vaast. Elle est forte de 4 dignitaires et 36 chanoines prébendés mais quatre prébendes ont été employées à financer certaines dépenses (une pour la fabrique et une autre pour l’entretien de six grands vicaires de chœur). En 1790 on y relève 12 musiciens et 7 enfants de chœur, tous dirigés par un maître de musique, l’abbé Jean-Baptiste-Augustin FONTAINE.

La collégiale Sainte-Croix de Cambrai est suffragante de la cathédrale, on y recense 2 dignitaires, 12 chanoines prébendés, deux grands vicaires de chœur et dans le bas chœur, six petits vicaires et huit chapelains à résidence. En 1790, nous y relevons 5 musiciens et 9 enfants de chœur. Certains musiciens de la cathédrale y viennent chanter et il est plus que probable que les musiciens de Sainte-Croix viennent rehausser le chant à la métropole les jours de grande solennité.

A Condé-sur-L’Escaut, la collégiale Notre-Dame, qui se dresse au cœur de la ville fortifiée, est peuplée de deux dignitaires, le prévôt et le doyen, et de vingt-six chanoines prébendés. Un organiste, huit musiciens et chantres, 5 enfants de chœur, sans oublier le carillonneur Charles Joseph FENEULLE, y sont répertoriés à la fin de l’ancien régime. Nous ne connaissons pas encore le nom du maître de musique, s’il existe, sans doute un bénéficier dont la requête doit figurer dans un autre type de source.

À Avesnes-sur-Helpe, la collégiale Saint-Nicolas compte 2 dignitaires et 9 chanoines prébendés ; les statuts prévoient une activité musicale : "article 3, le chapitre est tenu d'avoir un maitre de musique qui enseigna les enfants de chœur, un bedeau qui fît les fonctions de chantre et de musicien et un organiste et carillonneur et ces suppôts etoient en même tems attachés à la cure". Avec un peu plus de 11 000 livres de revenus, le chapitre est obligé d’avoir un personnel polyvalent.

À Maubeuge, la situation est un peu complexe car s’il existe un chapitre de chanoinesses nobles fort célèbre à la collégiale Sainte-Aldegonde, on ne trouve des traces d’activité musicale que dans le chapitre Saint-Quentin (2 dignitaires et 18 chanoines prébendés) avec l’organiste Philippe Joseph LESOIL, qui est l’un des membres du haut chœur.

Enfin, la collégiale Saint-Géry de Valenciennes, composée d’un dignitaire et d’une douzaine de chanoines dont le curé de la paroisse éponyme, rétribue un organiste Thomas BARTHOLOMÉ.

Dans le diocèse d’Arras se trouvent les deux collégiales douaisiennes : Saint-Pierre et Saint-Amé. D’après le Calendrier général du gouvernement de la Flandre et du Hainaut….pour l’année 1777, le haut chœur de la première était peuplé de 4 dignitaires et 15 chanoines « dont deux semi prébendés ». Dans le bas chœur, on trouvait 48 chapelains y compris 6 grands vicaires. Au moment de la suppression du chapitre, nous relevons 7 musiciens (dont deux « petits vicaires ») et 6 enfants de chœur conduits par le maître de musique, l’abbé Ignace Joseph WAROCQUIER. Selon la même source, le chapitre de Saint-Amé comptait 5 dignitaires et 21 « chanoines capitulaires outre deux semi-prébendés », ainsi que « quarante chapelains, plusieurs musiciens gagistes, huit enfants de chœur et plusieurs boursiez ». Les effectifs que nous identifions en 1790 sont plus modestes : 8 à 11 enfants de chœurs et boursiers (statut un peu intermédiaire), 2 musiciens seulement (chantre et serpent) et un maître de musique, l’abbé Jean-Joseph DELEFERRIÈRE.

Dans le diocèse d’Ypres, la ville de Cassel possède deux collégiales : Notre-Dame et Saint-Pierre. À Notre-Dame, le chapitre de 8 chanoines dont trois dignitaires ne salarie qu’un seul chantre tandis que celui-de Saint-Pierre, fort de 19 chanoines dont trois dignitaires, rémunère 4 musiciens en 1790. Le maître de musique, Antoine-Joseph DEFOSSEZ, fait partie des cinq bénéficiers composant le bas chœur ; quant aux enfants de chœur, sur lesquels nous n’avons pas d’informations, ils avaient « une prébende pour leur entretien ».

Les trois collégiales restantes appartiennent au diocèse de Tournai et sont toutes situées dans la région lilloise : à Comines, la collégiale Saint-Pierre composée d’un dignitaire et de 12 chanoines, et à Seclin, celle de Saint-Piat, de « vingt prébendes » selon le Calendrier de 1777. Aucun bas chœur n’est mentionné mais nous savons qu’en 1790 il y avait deux chantres et un maître de musique également organiste, Pierre-Joseph VANDAELE, à Comines, et trois chantres et trois enfants de chœur à Seclin. Enfin, terminons cette présentation du monde capitulaire par la très riche collégiale Saint-Pierre de Lille (plus de 500 000 livres de revenus) : originellement composée de 40 chanoines, on en compte seulement 28 dans l’état fourni par le calendrier de 1777 mais on sait que plusieurs prébendes furent consacrées à dégager des ressources supplémentaires pour la fabrique, le collège voire l’évêque. Nous n’avons pas d’état précis du bas chœur, la même source évoque 52 chapelains et presque autant de vicaires et de clercs logés dans une maison commune, ainsi que 8 enfants de chœur ou choraux dirigés par un maître de musique. En 1790, il s’agit de l’abbé François Joseph SCHORN mais il ne veille plus que sur six enfants. Il dirige 17 musiciens (10 instrumentistes, 6 chantres et un organiste), soit le plus gros effectif de toutes les collégiales répertoriées, qui surpasse même celui de la cathédrale de Cambrai.

La vitalité de la musique des paroisses

La grande majorité des trop rares musiciens repérés dans le monde monastique sont des organistes (dont deux religieuses bénédictines à Notre-Dame-de-la-Paix, abbaye de femmes se situant dans l’enceinte de celle de Saint-Amand-les-Eaux, ce sont d’ailleurs les deux seules femmes du corpus pour ce département). On trouve aussi parfois des joueurs de serpent ou des chantres. La plupart vivent à demeure dans les communautés. À l’abbaye Sainte-Richtrude de Marchiennes, le « serpentiste » (expression régionale) Valéry HENOCQ se marie au bout de quatre années de service en 1761. Cela ne plaît pas du tout aux moines qui décident de réduire ses gages et ses avantages en nature, le blé et « le pot de bière ».

  • • • Quant aux musiciens en poste dans les paroisses, leur nombre important cache de grandes disparités tant dans les effectifs et la fonction musicale que dans le statut. Si une bonne moitié est rémunérée par les marguilliers en charge de la fabrique, l’autre semble l’être à la fois dans ce cadre paroissial mais aussi dans un cadre municipal. Philippe Masingarbe leur a consacré plusieurs études, publiées (Hazebrouck, Merville) ou en cours de publication (Bergues, Bourgbourg). Il souligne combien le sujet est complexe : à Hazebrouck, où l’on connaît un corpus de 13 musiciens et enfants de chœur en 1790, les échevins choisissent musiciens et « choraux » (enfants de chœur) qui sont ensuite payés par la fabrique ; à Saint-Martin de Bergues, les musiciens sont rémunérés par l’église tandis que les choraux le sont par le biais d’une fondation. À Merville, une convention de 1671 rappelle que « les chantres et musiciens étrangers seront particulièrement récompensés à la discrétion du magistrat ». À la veille de la Révolution, la dépense pour les musiciens de Merville s'élève à plus de 1 800 livres parisis par an. Nous sommes sûrs de l’identité de 7 d’entre eux pour l’année 1790 (un maître de musique, un organiste et cinq instrumentistes et/ou chantres), mais il pourrait y en avoir plus du double, enfants de chœur compris. Les délibérations des échevins d’Hazebrouck portent sur le choix et l’entretien des instruments de musique, « les partitions, le cérémonial, la nomination à des postes pensionnés », ce qui provoque parfois des conflits avec le curé. À Dunkerque, le recrutement des musiciens de l’église Saint-Éloi, la seule de cette ville si peuplée, s’effectue aussi dans le cadre municipal. En 1790, on en recense 21, ce qui est un effectif prodigieux pour une paroisse : le maître de musique faisant aussi fonction de chantre, 11 autres chantres et 9 instrumentistes dont l’organiste et le carillonneur (voir le très précieux dictionnaire en ligne de Christian Declerck : http://graal.asso.free.fr/accueil/declerck/).

   

• • • Reste à mentionner le cas (unique ?) de la chapelle Saint-Pierre de Valenciennes. Située sur la Grand-Place, presque enchâssée dans l’Hôtel-de-Ville, elle accueille la maîtrise chargée de chanter en musique les offices décidés par les échevins : au moins trois messes et un salut par jour célébrés pour « la commodité du peuple et des povres », pour « les trespassez fondateurs » et les membres du magistrat. De surcroît, on chante des litanies à la Vierge pour la remercier du miracle du Saint Cordon qui sauva la ville en l’an 1008 (Lemaire). Le salut apparaît comme la pièce maîtresse des prestations musicales, réglementées depuis 1623 : « se chantera chacun jour de l’an le salue en musique accompagné des orgues ou aultres oraisons du temps et ung moté, et en après l’Ave Maria durant laquelle dévotion il y aura sur le grand autel deux cierges ardentz, comme aussy de mesme devant les images de la Vierge et de St Pierre… » (Lemaire). Hélas, des sources extrêmement lacunaires nous empêchent de bien étudier cette institution ; il existe toutefois un état des musiciens en poste entre juillet et septembre 1791, dont on peut a priori penser qu’il vaut pour la fin de l’Ancien Régime car la chapelle n’a pas été concernée, dans un premier temps, par les bouleversements révolutionnaires. C’est Maximilien Emmanuel GRAËB qui conduit encore la chapelle, il est le père de l’abbé Jean-Joseph GRAEB, qui dirige à la même époque les musiciens de la cathédrale d’Arras. Onze musiciens sont répertoriés pour la « musique instrumentale » et six pour la « musique vocale », le poste d’organiste semble être alors vacant et on ne connaît pas le nombre d’enfants de chœur. Certains de ces musiciens exercent une double activité comme Graëb qui est marchand « rue sur la place ».

De nombreuses pistes encore à explorer

Ces musiciens nordistes si diversifiés suggèrent diverses pistes de recherches : par exemple sur les musiciens extra-diocésains qui sont nombreux, originaires pour beaucoup de cette Picardie aux psallettes si prolifiques, mais aussi sur ceux qui sont venus de l’actuelle Belgique. On s’interrogera sur leur implantation et on examinera si des stratégies familiales ou géographiques sont à l’œuvre pour expliquer les cheminements, un peu comme pour les chanoines : à la collégiale de Condé-sur-Escaut par exemple, ils sont deux : Gérard Joseph DEGOSSELY et Valérien WILMET, et ils retournent dans leur région natale après la suppression du chapitre. On en repère ailleurs, plusieurs par exemple à Dunkerque ou à Lille, tel l’organiste DEVILLERS avec lequel Burney discuta. Il était né à Gand. La langue ne fait pas barrage aux trajectoires et d’ailleurs Burney, lui encore, raconte que « l’habitant de Lille qui fait son marché demande au paysan le prix de ses denrées en français et on lui répond en flamand, ce qui prouve que chacun d’eux comprend le dialecte de l’autre sans être capable de le parler ». La question de la circulation des musiciens à l’intérieur du périmètre formé par les futurs départements du Nord-Pas-de-Calais mériterait d’être également creusée. Le parcours de Jean-Pierre MAFILLE en est l’illustration la plus éclatante : il termine sa carrière en 1790 à la cathédrale d’Arras après y avoir été formé mais il est d’abord successivement passé par Cambrai, Douai, Condé et Boulogne !  

Clavier de carillon et cloches

Clavier de carillon et cloches provenant de la tour de l’abbaye de Saint-Amand-les-Eaux (chêne pour le clavier, bronze pour les cloches), musée de la tour abbatiale de Saint-Amand-les-Eaux, (cliché Chr. Maillard)

Autre direction de recherche à approfondir et s’inscrivant dans les caractères musicaux spécifiques du département : la présence de nombreux carillons dans les églises et les beffrois des cités. À Cambrai par exemple, Pierre Joseph LADIN, est carillonneur de la collégiale Saint-Géry mais aussi ancien organiste à l’abbaye de Marchiennes ; un tel cumul des deux fonctions n’est d’ailleurs pas exceptionnel. Un inventaire de novembre 1791 fournit la preuve de l’existence de six carillons officiels à Cambrai, le moins important à l’église du Saint-Sépulcre, le plus riche à Saint-Géry (34 carillons). Charles Burney a vu un carillonneur à l’œuvre à Gand et parle de « travaux forcés » en décrivant ce dernier en action, chemise ouverte et transpirant violemment, le petit doigt de chaque main enveloppé dans un épais morceau de cuir. Notre corpus compte plusieurs carillonneurs dont celui de Saint-Éloi de Dunkerque, celui de l’abbaye d’Anchin, ou celui de l’abbaye de Saint-Amand-les-Eaux, mais nous sommes loin d’en posséder un état exhaustif et il serait intéressant de travailler sur l’interface beffroi-chœur.

Enfin, mais la liste des investigations possibles est loin de s’achever ici, on peut se poser la question de savoir combien de musiciens d’Église participent à la vie musicale de leur époque à l’extérieur des murs de leur établissement d’exercice, alors que toute incursion au théâtre ou à l’opéra est théoriquement durement châtiée par les corps capitulaires. L’offre musicale est extrêmement diversifiée à la fin de l’Ancien Régime grâce à l’apparition de nouveaux lieux de musique : à Cambrai, en 1769, un aubergiste de la Grand-Place transforme son local en théâtre avant que celui-ci ne s’installe dans les dépendances de l’hôtel d’Abancourt en 1773 ; à Lille, le Grand Concert (600 souscripteurs) est sur le point de se transformer en Société royale de Musique et une nouvelle salle de théâtre est ouverte en 1787, œuvre de Michel-Joseph Lequeux, immortalisée dans le tableau de Watteau, « la Braderie » ; à Douai, l’inauguration de la nouvelle salle de spectacle, forte de 700 places, a eu lieu en 1786, des troupes itinérantes viennent s’y produire. À Dunkerque, il y avait encore en 1774 un Concert ; quant à Valenciennes, on a construit sur la Grand-Place un théâtre en 1781 inspiré de celui de Soufflot à Lyon.

   * * *

L’enquête MUSÉFREM a fait émerger tout un univers musical méconnu qui a pris chair grâce à l’identification de dizaines de musiciens et musiciennes ignorés jusqu’alors. Il semble d’ores et déjà que le Nord soit l’un des départements les plus riches en lieux de musique et en musiciens actifs à la fin de l’Ancien Régime, avec son voisin du Pas-de-Calais et, bien évidemment, Paris. L’histoire, la géographie et les moyens financiers élevés des institutions ecclésiastiques locales expliquent en partie cette profusion. Dorment encore dans des archives de nombreux autres musiciens de cette même génération 1790 que nous n’avons pas renoncé à identifier et à faire revivre sous forme de notices biographiques.
Plaise au lecteur nous aider dans ce long travail de reconnaissance.

Christophe MAILLARD,
CERHIO-UMR 6258, Université du Maine (mai 2014)
Le travail sur les musiciens de ce département a bénéficié des apports de, notamment :
François Caillou, Christian Declerck, Bernard Dompnier, Sylvie Granger, Fabien Guilloux, Isabelle Langlois, Éliane et Michel Maillard, Philippe Masingarbe, Gilles Mesnil…

>>> Si vous disposez de documents ou d’informations permettant de compléter la connaissance des musiciens anciens de ce département, vous pouvez signaler tout élément intéressant ICI. Nous vous en remercions à l’avance.
Plusieurs lecteurs et lectrices ont déjà participé en envoyant des informations significatives : merci à eux et elles ! L’amélioration permanente de cette base de données bénéficiera à tous.

Les lieux de musique en 1790 dans le Nord

Carte du Nord - lieux de musique

Carte du Nord - lieux de musique

Les lieux de musique documentés pour 1790 dans le département sont présentés par diocèse et par catégories d’établissements : cathédrale, collégiales, abbayes, monastères et couvents, autres établissements (par exemple d’enseignement, de charité), paroisses (ces dernières selon l’ordre alphabétique des localités, dans le cadre de chacun des cinq diocèses d’Ancien Régime concernés par le département créé en 1790).

Diocèse d’Arras

Diocèse de Cambrai

Diocèse de Saint-Omer

Diocèse de Tournai

Diocèse d’Ypres

Pour en savoir plus : indications bibliographiques

  • François LESURE, Dictionnaire musical des villes de province, Paris, Klincksieck, 1999, 367 p. [sur les villes du Nord : p. 120-122 (Cambrai), 148-150 (Douai), 151 (Dunkerque), 172-179 (Lille), 307-310 (Valenciennes)].
  • Charles BURNEY, Voyage musical dans l’Europe des Lumières, Harmoniques, Flammarion, 2010, 523 p.
  • V. CAPRON, Le chapitre de la collégiale Sainte-Croix de Cambrai au XVIIIe siècle, mémoire de maîtrise, Lille, 1989, 368 p.
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